Pourquoi joue-t-on toujours à « suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis » en amour ?

La question de notre internaute :

Pourquoi joue-t-on toujours à « suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis » en amour ?

Ce qu'en dit Sarah :

L'opéra Carmen de Georges Bizet, texte dramatique mis en musique sur des airs enjoués, illustre de façon exemplaire l'étrange ballet qui se joue dans cette loi de la gravitation de l'amour : chacun imagine que soit il fuit soit il suit dans son coin, en jouant une partition tout seul, alors qu'en fait, l'autre est réglé aussi sur ce même air-là – mais peut-être selon un tout autre tempo.

A quoi joue-t-on ?

Je l'aime mais il/elle ne m'aime pas. Je le/la désire mais je ne l'aime pas. Je l'aime mais je ne le/la désire pas. Il/Elle m'aime et je l'aime mais j'en/il/elle en souffre. Si l'enfance ne fait pas un destin, les façons que nous allons avoir d'aborder les choses de l'amour à l'âge adulte dépendent toutefois notamment  :

- d'une part, de la nature et de la qualité de l'attachement que l'on a connu avec ses premiers objets d'amour : les parents. Comment les parents s'occupent-ils de leur enfant ? Comment les moments d'absence et de retrouvailles sont-ils parlés ? Comment l'enfant vit-il ces moments de disparition et de réapparition des/du parent(s) ? (« Je suis malade comme quand ma mère sortait le soir et me laissait seul avec mon désespoir » chante Serge Lama à une femme qui « arrive on ne sait jamais quand » et qui « part on ne sait jamais où ».)

- d'autre part, des premières rencontres amoureuses, bonnes ou mauvaises, faites à l'adolescence. Nombreux sont les patients qui racontent à quel point une mauvaise rencontre à l'adolescence a pu façonner voire pétrifier leur façon d'envisager l'amour, le désir, et le couple.

« Je me rends compte que je devrais ne pas tellement vous dire mon désir de vous plaire »

C'est un fait, le désir s'éprouve aussi par le manque. Et c'est précisément par le manque que nous nous construisons en tant que sujet. Concrètement, qu'est-ce que cela veut dire ? Imaginez que vous êtes un enfant et que votre mère non seulement vous accompagne à la maternelle mais insiste aussi pour s'asseoir en classe avec vous, vous aider à faire des ronds ou tracer des bâtons, et jouer avec vous pendant la récréation. Quelle latitude cela vous laisserait-il pour vous faire de nouveaux camarades ? Pour apprendre par vous même à faire des ronds et tracer des bâtons ? Quel plaisir auriez-vous à retrouver votre mère à la fin de la journée si elle était sans cesse collée à vous ? A l'âge adulte, sur ce plan-là, c'est un peu pareil : pour avoir plaisir à retrouver l'autre, encore faut-il qu'il y ait entre deux personnes, si amoureuses soient-elles, des moments de coupure, des moments d'absence, des moments de silence, où chacun vaque à son travail et à ses occupations.

Certains vont même faire de l'éloignement un modus operandi érotique qui pimente leur quotidien et leur permet d'éprouver la qualité des liens qu'ils ont avec leur partenaire, comme l'enfant tenant en main un fil attaché à une bobine, s'amuse à envoyer celle-ci au loin, puis à la ramener vers lui en tirant sur la ficelle. Ainsi du fameux : « il ne m'aime jamais plus que quand je pars en vacances une semaine loin de lui. »

Mais jusqu'à quel point peut-on jouer à ce jeu-là ? A partir de quel moment le jeu se mue-t-il en sinistre farce ?  Solal s'introduit chez Ariane Deume, une belle jeune femme qui l'a ébloui lors d'une soirée, lit son journal intime. Déguisé en vieillard, il se déclare avec passion. Mais Ariane, effrayée de l'intrusion de ce vieillard hideux, le repousse. Solal jure alors de la séduire, comme il séduit toutes les autres femmes. Il gagne son pari. Bientôt, raconte Albert Cohen dans son roman Belle du Seigneur (1968), toutes les pensées d'Ariane tournent autour de Solal, des souvenirs des moments passés et de l'attente des moments futurs. Elle lui écrit : « Je me rends compte que je devrais être plus féminine ne pas tellement vous dire mon désir de vous plaire, ne pas sans cesse vous dire que je vous aime. [...] Mais je ne suis pas une femme, je ne suis qu'une enfant malhabile aux roueries féminines, ton enfant qui t'aime. » Lorsqu'ils commencent à vivre ensemble Ariane se jure de ne jamais être vue de l'objet de son amour dans une situation où elle ne serait pas parfaite : par exemple allant aux toilettes, en train de se moucher, pas coiffée... Tout cela finira très mal...

Quand l'objet d'amour, trop proche, devient une menace

Il arrive aussi que l'on trouve chez des personnes qui ont besoin de tenir à distance l'objet d'amour pour pouvoir l'aimer, une tentative éperdue d'échapper à l'emprise maternelle passée. Dès que l'objet d'amour devient trop « chaud », trop vivant, trop proche, il est perçu comme une menace. « La seule chose digne d'une femme, c'est d'avoir pour idéal de ressembler à une gravure ». « Restons éternellement ainsi, telle une silhouette d'homme sur un vitrail, face à une silhouette de femme sur un autre vitrail […] Les siècles laisseront intact notre silence de verre. », fait écrire Fernando Pessoa à son semi-hétéronyme, Bernardo Soarès, dans Le Livre de l'intranquillité.

Dire à l'autre « aime-moi » n'a jamais permis de faire naître l'amour

Être aimé c’est se vivre comme étant aimé du point de vue d'un regard idéalisant que l'on suppose à l'autre, et que l'on va s'approprier par une projection narcissique. Quand on se rapproche de l'autre et qu'on se donne à lui, on se donne à l'autre aussi pour renforcer chez lui ce qui peut renforcer le sentiment qu'on a d'être aimé. Seulement voilà : dire à l'autre « aime-moi » n'a jamais permis de faire naître l'amour.

Beaucoup de personnes commencent une thérapie ou une analyse parce qu'elles sont dans des états de grande souffrance suite à l'éloignement de l'objet de leur amour.  Ces personnes ont terriblement besoin de s'étayer sur l'autre pour avoir une bonne estime de soi. Résultat : dès que l'autre s'éloigne un tant soit peu, elles dépérissent.  Le propos de La Captive (2000), un film de Chantal Akerman librement inspiré du roman La Prisonnière (1925) de Marcel Proust en est un bon exemple. Ariane vit chez Simon dans un grand appartement parisien. Il veut tout savoir d'elle, la suit, la fait accompagner dans ses sorties, et la soumet à un questionnement incessant. Mais cette douleur ne fait qu'exacerber son désir d'elle.

Quand on ne joue plus...

C'est une situation plus paroxystique encore, où le fuis-moi je te suis est pris à la lettre, qu'illustre le film de Claude Chabrol, L'enfer (1994). Paul a tout pour être heureux : il est le propriétaire d'une jolie auberge qui ne désemplit pas et vient d'épouser Nelly, une jeune et très jolie jeune femme, qui lui donne un enfant.  Dès qu'elle se soustrait à son regard, il craint le pire. Petit à petit, il se persuade que Nelly le fuit et le trompe. Fou de douleur il la suit, à son insu, des heures durant dans la rue, jusqu'à sombrer dans une jalousie paranoïaque terrifiante.

« Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Pour certains, il s'agit là d'un jeu social et amoureux à construire et à négocier. Pour d'autres,  cela n'a rien d'un jeu. Ou plutôt, c'est une partie où la vie et la mort sont en jeu.

En résumé, je me contenterai de vous citer une phrase trouvée dans un livre de Jean Allouch, l'Amour Lacan : « Un mot, fort simple, pourrait approcher la teneur de ce jeu :
aimer, c’est laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant
aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du « un », il ne permet pas davantage d’« être à deux ». Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant
d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude.
Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver
aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on
n’obtient pas. »

Sarah Chiche
www.sarah-chiche.blogspot.com

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