Ma fille a 6 ans et croit encore au Père Noël : dois-je entretenir ce mensonge ?

La question de notre internaute :

Ma fille de 6 ans croit encore au Père Noël alors que la plupart des enfants de son âge ont passé le cap. J'ai l'impression de l'entretenir dans un mensonge et j'ai peur qu'elle soit choquée en apprenant que nous lui avons menti. Je ne sais plus quoi faire et évite le sujet. De plus mon mari continue de parler du Père Noël comme s'il existait vraiment, ce qui me met mal à l'aise… Que faire ?

Ce qu'en dit Sarah :

Votre fille a six ans. C'est l'âge auquel beaucoup d'enfants commencent à élaborer des théories sexuelles (comment fabrique-t-on les bébés ?), existentielles (c'est quoi la mort ?), et un discours plus ou moins critique sur certaines croyances — le tout étant lié à ce qu'ils auront entendu dire à la maison, à l'école aussi bien qu'à la télévision. Votre fille vous pose-t-elle des questions sur ces sujets ? Vous sentez-vous à l'aise pour y répondre ? Et votre mari ?

Mensonge ou fiction ?

Il vaut mieux que votre fille apprenne que le Père Noël n'existe pas par vous que par un camarade d'école qui se moquera d'elle en la traitant de « gros bébé ». Elle pourrait alors en concevoir une grande honte et vous en vouloir d'autant plus. Vous semblez culpabiliser beaucoup d'entretenir votre fille dans le mensonge. Pourtant, l'histoire du Père Noël n'est pas un mensonge. C'est un mythe collectif et une fiction. Quand vous lisez une histoire à votre fille où il est question d'ours qui vivent dans une maison et qui parlent, lui mentez-vous ? Quand elle regarde un dvd où se trouve un petit âne qui a un doudou, lui ment-on ? Non, il s'agit là aussi d' histoires, de fictions. Et c'est en utilisant cette comparaison-là (« Le Père Noël, c'est un peu comme les histoires des trois ours, etc ») que vous pourrez progressivement faire découvrir à votre fille ce qu'est une fiction.

Certains énoncés de fiction peuvent produire des effets de vérité étonnants. Précisément, la psychanalyste Claude Halmos a une très jolie façon d'expliquer à quoi sert le Père Noël : « C'est seulement, dit-elle, une façon imagée de dire l'amour des parents. Cet amour qui les pousse à donner à leur enfant ce qui pourra le rendre heureux. Car, si le Père Noël n'est pas ''vrai pour de vrai'', l'amour qu'il incarne, lui, l'est. » Et c'est ce message-là que vous devez faire passer à votre fille en l'accompagnant dans son cheminement et en valorisant le fait qu'elle grandit. Proposez-lui par exemple de faire des activités qu'avant vous ne faisiez pas avec elle ou que vous ne la laissiez pas faire, parce que vous la jugiez « trop petite » : cela peut aller du film au cinéma, à la possibilité de se coucher un peu plus tard quand il n'y a pas école le lendemain, en passant par le droit d'essayer « les chaussures de maman ». Nous en faisons tous l'expérience : grandir, c'est traverser des désillusions. Mais c'est aussi accéder à bien d'autres expériences qu'on ne peut pas vivre lorsqu'on est un petit enfant.

Petits mensonges et grands secrets de famille

Vous seriez surprise d'apprendre que certains enfants de l'âge de votre fille en savent bien plus que ce qu'ils veulent bien laisser croire sur l'amour, le chagrin, la honte, et sur l'existence supposée du Père Noël. Je me souviendrai longtemps de cette petite fille de cinq ans et demi qui m'expliqua le plus sérieusement du monde : « Moi, je sais que le Père Noël n'existe pas, mais je veux pas faire de peine à mes parents, alors je fais semblant (d'y croire). »

Un mot également sur la façon dont vous présentez les propos de votre mari. Il continue de parler du Père Noël comme s'il existait vraiment, dites-vous. Et cela vous met mal à l'aise. On pourrait donc vous demander ce qui vous trouble le plus dans cette affaire : est-ce l'attitude de votre mari qui continue à « faire l'enfant » (il parle du père Noël comme un enfant qui y croit en parle) ? Est-ce parce que voir l'homme que vous aimez faire usage du mensonge vous est particulièrement pénible ? Il est  également possible que vous vous sentiez très mal à l'aise parce que cette confrontation au mensonge vous renvoie à des expériences bien plus anciennes. A cet égard, l'importance primordiale que vous semblez accorder à la « parole vraie » n'est pas anodine. Enfant, avez-vous déjà été confrontée de façon douloureuse aux mensonges des adultes ou à des secrets de famille ?

En résumé, ne plus croire au Père Noël, c'est faire l'expérience du principe de réalité : dans la vie, tous nos souhaits ne peuvent pas être réalisés. Mais plus nous grandissons (au sens de croissance physique mais aussi de croissance psychique), plus nous pouvons nous donner les moyens de réaliser les souhaits qui dépendent de nous. A l'âge adulte, nombreux sont ceux d'entre nous qui se souviennent dans quelles circonstances, parfois cocasses, parfois traumatiques, ils ont appris que le Père Noël n'existait pas. A ce propos, quand vous étiez enfant, comment cela s'est-il passé pour vous ?

Sarah Chiche
www.sarah-chiche.blogspot.com