Le blog de Gonzo

L’amour instantané

Le boulet - Odilon Redon

Le principal souci quand on est timide c'est d'aborder les gens, de faire le premier pas. Quand il s'agit de le faire en public, on n'est plus dans le challenge mais dans l'incapacité totale de mouvement, seuls les yeux partent en panique se réfugier où ils peuvent dans le peu d'espace qu'ils ont, les mains tremblent, c'est le corps transformé en Titanic dans sa dernière heure. Voilà comment ça se passe, et cette intro ressemble un peu à celle-ci, mais c'est pas grave.

Pourtant, les rencontres arrivent, en permanence — à distance le temps d'un regard. C'est le concept de passion fulgurante ou l'amour instantané. Dans le métro, dans la rue, au feu rouge ; elle s'exprime une seconde pendant laquelle tout se fige, les passants n'existent plus, la vie est suspendue, au loin un chevreuil reste immobile. Mille histoires défilent, on a vécu trente ans d'aventures incroyables. Cette seconde-là où plus rien n'existe, je l'aime, je l'adore, elle me tue car je suis bien incapable de la transformer en réalité ; c'est la tragédie de l'instant, ma délicieuse frustration où le désir n'arrive pas à sauter le mur de ma timidité — un arrière-goût d'enfer.

J'en ai aimé des filles comme ça, souvent, et j'ai tout autant souffert quand elles ont disparu dans les couloirs du métro. C'est pourtant pas faute d'avoir essayé de crier à l'aide quand nos regards se sont croisés — rien à faire, mes pieds ont continué leur chemin comme si de rien n'était et personne n'est venu m'aborder. Il y aurait bien une solution, ce serait de tenter une approche, un truc, même un geste débile, un sourire ; mais impossible. Ce sont deux mondes séparés, avec la frustration en pont de singe infranchissable.

Étant dans l'incapacité de surmonter cette anxiété sociale, j'ai préféré transformer ma peine en plaisir. Je me balade dans la ville, j'avance, je tombe amoureux tous les 100 mètres, c'est très plaisant même si ça ne dure que le temps d'un coup de vent. Des petites explosions cérébrales, on se croise, on s'aime (même si c'est à sens unique), on se sépare, on a vécu l'instant d'un regard et ça fait comme des petites bulles qui pétillent dans ma tête, une coupe de champagne pour la route.

Bien sûr, si le miracle se produisait, si par hasard (ou malheur) une fille venait à s'approcher, je serais bien embêté. Avoir tant vécu l'espace d'un instant signifierait déjà beaucoup, alors que faire ? Foncer ou fuir ? Ça pourrait chambouler le concept d'amour instantané et par principe ça serait triste, mais ça pourrait aussi tendre la main vers l'autre et se mettre en danger.

Le choix est compliqué, se satisfaire de sa condition minable ou tenter le changement quitte à être déçu ? Pas facile de trancher dans l'inconnu et c'est là tout le drame des garçons sensibles, avancer avec la passion en bandoulière tout en traînant son boulet.